Parasha Vaéra – Exode 6:2 à 9:35

Moïse entre son identité et sa mission.

La parasha Vaéra que nous lisons cette semaine s’ouvre sur un verset particulièrement important aux yeux des commentateurs, un verset qui va marquer un tournant dans la mission de Moïse auprès d’Israël et l’amener peut-être à une conscience accrue de ce que Dieu attend de lui. Voici ce verset : Vayedaber Elohim el Moshé vayomer élav : ani Adonaï (Exode, 6:2) ; « Dieu parla à Moïse et il lui dit : Je suis l’Eternel ».

Votre esprit critique de MJLFien moyen pourra à juste titre se demander ce qu’il y a de si important dans ces quelques mots. Ne trouve-t-on pas continuellement de telles formules tout au long de la Torah ? Je vous l’avais bien dit, c’est l’interprétation de ce verset plus que son contenu qui doit retenir notre attention. Il en est d’ailleurs ainsi pour la plupart des textes fondateurs de notre spiritualité juive. C’est une nouvelle fois en compagnie de Keli Yakar, commentateur polonais de la Torah du 17ème siècle, que je vous invite à explorer la signification exacte de ce verset introductif de notre parasha.

Ce qu’a relevé notre commentateur, c’est tout d’abord qu’alors que jusqu’ici Dieu ne s’adressait jamais à Moïse qu’à travers le verbe vayomer, à partir d’ici apparaît le verbe vayedaber. Vayomer c’est le verbe du dialogue doux et serein, tandis que vayedaber est, aux yeux de la tradition juive, le verbe qui accompagne ou qui précède des paroles dures. Au verset précédent, c’est-à-dire au dernier verset de la parasha Shemoth, c’était encore vayomer. Soudain c’est le redoutable vayedaber, assorti – il est vrai – immédiatement d’un vayomer.

Ce qu’a ensuite relevé notre commentateur, c’est qu’il y a une redondance dans ce verset, dans la mesure où un mot au moins est inutile, et c’est le élav, le « lui » de « Il lui dit », puisque dans la première partie du verset, il est déjà écrit « Dieu parla à Moïse ». Il aurait alors suffi, d’après Keli Yakar, d’écrire « Dieu parla à Moïse en ces termes : Je suis l’Eternel ».

Je pressens à nouveau que votre esprit critique exercé de MJLFien averti va faire remarquer que la différence entre les deux formules n’est pas essentielle. Elle ne le serait sûrement pas au seul regard du peshat – du sens littéral -. Pour Keli Yakar, dont la lecture n’est pas à ce niveau, il y a, dans cet élav quelque chose qui vient atténuer et compléter le vayedaber. Cet élav fait allusion à l’être le plus intime de Moïse, à son atsmouth, tandis que le Moshé du début faisait allusion à son mahouth son identité extérieure. A présent que nous sommes en possession des clés de ce verset, grâce à notre commentateur, nous allons essayer de suivre son raisonnement, et c’est alors que nous verrons ce qu’un verset, en apparence anodin, peut nous enseigner.

C’est vrai, le redoublement que représente le élav par rapport à Moshé n’était pas nécessaire, n’aurait pas été nécessaire, si chacun de ces termes ne venait apporter quelque chose de particulier. En l’occurrence, le début du verset est dur pour Moïse ; l’autre au contraire lui est favorable. Ce qui est reproché à Moïse à travers le vayedaber, c’est de n’avoir pas prêté attention jusqu’à présent à ce dont était porteur son nom de Moshé. Il faudra la parole dure de Dieu pour le lui rappeler.

Moïse, enseignent nos maîtres, a été appelé ainsi et non autrement parce que Dieu a « soufflé » à la fille de Pharaon de le nommer Moshé, c’est-à-dire celui qui doit tirer son peuple d’Egypte, de la maison d’esclaves. Sans cette influence divine, elle l’aurait appelé Mashouï, tiré des eaux. Et si, poursuit Keli Yakar, Moïse avait prêté attention à la signification étymologique de son nom, il n’aurait pas récriminé contre sa mission précédemment. Nous lisons en effet : (Exode 5:22) « Seigneur, pourquoi as-Tu fait du mal à ce peuple et pourquoi m’as-Tu envoyé ? » Si Moïse avait, dès le début, compris que sa mission était de tirer son peuple d’Egypte, et que cette mission était inscrite dans son destin dès sa naissance, il n’aurait pas posé la question : lama zé shelahtani ? « Pourquoi m’as-Tu envoyé ? »

En fait, lorsque notre commentateur dit que Moïse ne savait pas la signification de son nom et que la rigueur divine – symbolisée par l’emploi du verbe vayedaber et du nom d’Elohim qui se réfère au midat hadine, l’attribut de justice, s’est appliquée à lui pour la lui indiquer, il veut nous expliquer l’importance qu’il y a pour l’homme à essayer de percer le mystère de sa destinée, de ce pour quoi il est né et il est placé sur la terre. Porter un nom et le  comprendre, c’est, dans le langage biblique, prendre conscience de son rôle, de sa place unique dans le dessein divin. C’est aussi ne pas se révolter contre cela et essayer de l’assumer de façon responsable.

Moïse, qui doute, a besoin, avant d’aller rencontrer à nouveau le Pharaon, d’être rappelé à sa mission de façon sévère par Elohim, Celui qui a créé les cieux et la terre, l’homme, le peuple d’Israël et qui veut le salut de l’humanité par celui de Son peuple.

Mais, après ce rappel, il y a la seconde partie du verset, il y a que Dieu n’ignore pas les faiblesses, les doutes, les scrupules de l’individu. Dieu est le Dieu de l’histoire, du destin des peuples, mais comme le dit la liturgie, « dans Sa sublimité, Il se laisse approcher par le cœur de l’homme », par le simple individu. Dans la seconde partie du verset, c’est Adonaï, le Dieu de miséricorde, qui s’adresse au élav de Moïse, à son atsmouth, son être intime, à l’homme Moïse, non plus au chargé de mission. Comme le dit Keli Yakar, il faut reconnaître à Moïse le mérite de s’être scruté, d’avoir fouillé dans mahouth atsmo, le plus profond de son identité et de s’être reconnu comme kevad pé oukhevad lashone (Exode, 4:10), « à la bouche et à la langue difficiles », ayant du mal à s’exprimer.

Mais bien sûr, au-delà de cette expression imagée, Moïse reconnaît devant Dieu sa faiblesse et ses incertitudes à convaincre les hommes, à plus forte raison Pharaon ! Il se juge indigne de la shelihouth, de la mission que Dieu veut lui confier. Ceci lui est imputé positivement par Adonaï, alors même que c’est Elohim qui lui avait durement rappelé sa mission et combien peu il avait le droit de s’en échapper. Ici, notre commentateur se fait soudain humain et psychologue attentif. L’homme Moïse mérite toute sa compréhension, toute la tendresse de Celui qui connaît les replis les plus secrets du cœur de l’homme. Peut-être est-ce cela, plus que toute autre qualité, qui l’a désigné à la mission que Dieu lui confie. C’est une qualité si rare, avouons-le, chez ceux qui dirigent les hommes ! Ils ont plutôt tendance à se croire tout puissants, à penser qu’il n’y a pas de limites au champ de leur action et à agir en conséquence, c’est-à-dire arbitrairement.

Moïse, dont l’attribut essentiel retenu par la Torah est la anavouth, la modestie, mènera toute son existence et toute sa mission en accord avec ce trait de sa personnalité morale. Toujours il s’effacera devant l’intérêt de son peuple, à chaque instant il se demandera s’il est celui qui est le plus capable d’accomplir la mission de diriger et d’enseigner les Israélites. Et c’est à cause de ces scrupules permanents, qui ne sont pas à confondre avec de l’indécision, qu’il aura été le plus grand des chefs de toute l’histoire d’Israël.

Voilà comment, en analysant séparément les deux parties d’un petit verset apparemment anodin de la parasha Vaéra, Keli Yakar nous a permis d’aborder deux aspects, deux faces de l’action de Moïse. Ce faisant, il nous a administré une belle leçon de ce que doit être le conducteur d’hommes. C’est celui qui sait réaliser une synthèse harmonieuse entre son identité et sa mission. Il est normal qu’au départ il y ait conflit, car la première est égoïste et la seconde altruiste. L’une incline au repli sur soi, l’autre au contraire pousse à sortir de soi pour aller vers l’autre, vers les autres.

Moïse, dans ce verset-clé pour la compréhension de son action, voit s’affronter les deux pointes de tension, les deux composantes de sa ligne de conduite. L’une a été atteinte grâce à un effort personnel, l’autre lui a été rappelée brusquement par un Dieu exigeant, un Dieu dont la sévérité pour ceux qu’Il mande n’a d’égal que sa mansuétude pour les tâtonnements des individus lorsqu’ils sont dirigés vers le Bien. Mahouth/Atsmouth – ce tandem que j’ai traduit par mission et identité, il faut que nous nous efforcions de le révéler et de le fixer en nous. Il est le garant de cette tension dynamique qui doit nous habiter. Ce n’est qu’en résolvant nos problèmes d’identité que nous pourrons accomplir notre mission. De plus, ce qui est vrai au niveau de l’individu, l’est aussi au niveau du peuple juif.

Ce serait un leurre que de parler d’une « mission d’Israël » si nous ne cherchions, par notre étude et notre réflexion constantes, à cerner cette notion en nous demandant ce que c’est au juste que d’être juifs et si, finalement, le jeu de continuer notre histoire en vaut la chandelle … Dans cette quête qui doit nous permettre d’accorder notre identité avec notre mission – et réciproquement-, soyons bien conscients que pour nous guider, nous avons à la fois la amira et le dibbour, Adonaï et Elohim, le Dieu de miséricorde et le Dieu de justice. Entre ces deux orientations, notre devoir nous est dicté par le fameux adage des Pirké-Avoth : « Tu n’es pas obligé d’achever toute la tâche ; tu n’es pas non plus libre de l’abandonner ».

Bien sûr, notre tâche n’est pas comparable à celle de Moïse, mais si nous nous disons que de notre démarche dépend une parcelle du destin d’Israël, nous serons à notre tour saisis par des scrupules et nous chercherons, selon l’expression de Keli Yakar, à comprendre le sens de notre nom, c’est-à-dire ce à quoi Dieu nous appelle, et comme Moïse, après Abraham, Isaac et Jacob, nous répondrons : Hinéni – me voici ! Amen.

Rabbin Daniel Farhi – Sermon prononcé au MJLF le 2 janvier 1981 – et envoyé à un groupe d’amis le 14 janvier 2015.

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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