Parasha Vayéra – Genèse, 18:1 à 22:24.

Une lecture midrashique du sacrifice d’Isaac.

 Je me suis toujours demandé pourquoi, lorsque l’on explique la parasha Vayéra, on passe presque toujours sous silence les quatre premiers chapitres, pour ne s’attacher qu’au dernier : ce chapitre qu’on a appelé le « sacrifice d’Isaac », qui est plutôt celui d’Abraham ! C’est en relisant, ces jours-ci, la parasha de cette semaine, que j’ai compris que le « sacrifice d’Isaac » par sa beauté et son émouvante simplicité, signifie nécessairement le sacrifice des quatre autres chapitres de la section shabbatique à son profit. Aussi j’ai voulu essayer ce soir de reprendre avec vous la lecture de ce drame qui, par son ordonnance, sa leçon morale, son intérêt universel, n’a rien à envier à n’importe quelle littérature, antique ou moderne.

Les chapitres 18 à 21 de la Genèse, qui constituent le début de notre parasha, nous relatent la visite des trois anges à Abraham, après qu’il ait subi la circoncision, nous dit le Midrash. Les envoyés de Dieu annoncent au patriarche la naissance pour l’année suivante d’un fils. La nouvelle parait extraordinaire à Abraham et Sarah qui ont respectivement cent ans et quatre-vingt-dix ans. Mais est-il rien d’impossible à Dieu ? Puis le texte nous raconte la destruction des deux villes pècheresses Sodome et Gomorrhe, malgré le véritable marchandage entre Dieu et Abraham. Quelques temps plus tard, Dieu réalise Sa promesse envers Abraham et Sarah : il leur naît un fils, Isaac. A cause du désaccord entre celui-ci et Ismaël, le premier fils d’Abraham, Agar est chassée avec son fils dans le désert où Dieu la sauve. Nous voici maintenant au chapitre 22 qui commence ainsi :

            Il arriva après ces faits, que Dieu éprouva Abraham. Il lui dit : « Abraham ! ». Il répondit : « Me voici ». Il reprit : « Prends ton fils,  Je te prie,           ton fils unique, celui que tu aimes, Isaac ; achemine-toi vers la terre de Moriah, et là, offre-le en holocauste sur une montagne que Je te désignerai. Abraham se leva de bonne heure, sangla son âne, emmena ses deux serviteurs et Isaac, son fils ; et ayant fendu le bois du sacrifice, il se mit en chemin pour le lieu que lui avait indiqué le Seigneur.

 Dans ces trois versets, nous voyons à quel point Abraham s’empresse d’obéir à Dieu. Tout d’abord, il lui répond : הנני, « me voici ». Rashi nous explique que ce mot signifie « je suis prêt », et c’est ainsi que répondent les gens pieux à l’appel de Dieu. Abraham est prêt à TOUT et voici en effet que Dieu lui demande ce qu’il a de plus cher au monde : son fils. Mais Dieu le lui demande sur le ton de la prière. Comment ? Dieu doit-Il tant d’égards à Ses créatures ? Qu’a-t-Il besoin de lui dire « Je te prie » ? Ce mot נא, (na, »Je te prie »), Rashi explique que Dieu l’a ajouté pour demander réellement à Abraham une faveur : « Je te supplie, lui dit-Il, de Me surmonter encore cette épreuve, pour qu’on ne dise pas : les premières n’étaient pas des épreuves ». Quelles étaient ces premières épreuves ? Il s’agit de l’ordre donné à Abraham de quitter son pays natal pour l’aventure ; il s’agit aussi de la circoncision qu’Abraham a subie à un âge très avancé. Eh bien ! Malgré ces épreuves, dont chacune suffirait à prouver l’attachement et l’amour d’Abraham pour son Créateur, Dieu lui fait subir la plus terrible d’entre toutes : le sacrifice de son fils. Dieu n’a pas besoin de cette nouvelle preuve. Il sait à quoi s’en tenir sur Abraham. Mais il s’agit de fermer définitivement et irrévocablement la bouche aux détracteurs d’Abraham parmi lesquels Satan. Le midrash, par un habile jeu de mots, identifie le mot « épreuve » נסיון (nissayone), avec le mot « bannière », נס (ness) pour nous dire qu’en éprouvant Abraham, Dieu l’a glorifié et agrandi aux yeux de toutes les אומות העולם toutes les nations de la terre. C’est pour cela aussi que Dieu emploie les termes « ton fils », « ton unique », « celui que tu aimes ». Chacun de ces termes, nous dit en effet le midrash, a valu à Abraham une récompense supplémentaire.

Dieu termine, à peine de parler, que le texte nous dit déjà qu’Abraham s’affaire aux préparatifs. – André Neher, dans son livre, « L’existence juive », se plait à imaginer, avec le talent et l’intelligence du texte que nous lui savons, des dialogues pour certains passages de la Bible. C’est ainsi qu’il s’est demandé ce qu’avaient pu se dire Caïn et Abel lors de leur rencontre dans les champs avant le crime de Caïn. – Je suppose qu’il aurait bien du mal à inventer ici quoi que ce soit qui puisse retarder la rapidité avec laquelle Abraham obéit à l’ordre divin. Le plus probable est qu’Abraham n’a pas prononcé un seul mot de protestation à l’annonce de la parole de Dieu. S’il en faut une preuve supplémentaire, le texte nous éclaire : Abraham était tellement empressé à accomplir sa mission qu’il scelle lui-même son âne et fend le bois du sacrifice. Le midrash s’étonne : « Abraham n’avait-il donc pas de serviteurs, pour se charger lui-même de ces tâches ? Si, mais son zèle était tel qu’il ne pouvait supporter d’attendre après des serviteurs trop lents ». Et surtout, précise le midrash, il ne voulait pas rencontrer Sarah, sa femme, qu’il n’avait pas avertie car il craignait qu’elle n’empêchât par ses pleurs le départ.

Le troisième jour, poursuit le texte, Abraham levant les yeux aperçut l’endroit dans le lointain. Abraham dit à ses serviteurs : « Tenez-vous ici avec l’âne ; moi et le jeune homme, nous irons jusque là-bas, nous nous prosternerons et nous reviendrons vers vous ».

Comment Abraham a-t-il pu savoir qu’il était arrivé à l’endroit voulu par Dieu ? Le midrash nous raconte qu’une nuée était posée sur le sommet de cette petite montagne. Abraham dit à Isaac : « Mon fils, vois-tu ce que je vois ? Il lui répondit : « oui ». Il demanda à ses serviteurs : « Voyez-vous ce que je vois ? » Ils répondirent : « non ». Abraham et Isaac étaient donc les seuls à apercevoir ce que Dieu leur indiquait. De là le midrash tire qu’ils étaient des visionnaires et que l’amour de Dieu les guidait dans leur mission. La nuée du Mont Moriah était peut-être imaginaire, mais c’est la connaissance de Dieu qui la révéla aux deux patriarches, de même que pour la sortie d ‘Egypte, cinq cents ans plus tard, c’est tout un peuple de visionnaires, d’hommes conduits par leur idéal social et moral, qui entrevoit les nuées de Dieu invisibles aux autres hommes. C’est parce que ses serviteurs n’apercevaient pas la nuée, c’est-à-dire le message de Dieu, qu’Abraham comprit qu’ils ne devaient pas monter avec lui sur la montagne sainte, et qu’il leur intima l’ordre de rester avec les ânes. Le midrash nous dit qu’Abraham les classe parmi les ânes, les aveugles, ceux qui ne voient pas Dieu.

Mais le plus extraordinaire dans les paroles d’Abraham est qu’il dit : « Moi et le jeune homme, nous irons jusque là-bas. Nous nous prosternerons, et NOUS reviendrons vers vous ». Qu’il parte avec son fils, soit, puisqu’il va le sacrifier ; mais qu’il revienne avec lui ? Comment donc ? Abraham savait déjà qu’il reviendrait avec Isaac sain et sauf ? Non pas, mais sa confiance en Dieu était si grande qu’il espérait que Dieu ne le laisserait pas arriver jusqu’à cette extrémité c’est-à-dire jusque là-bas, en hébreu, עד כה (ad ko). Le midrash rapproche ce כה (ko) -là-bas-, de la promesse de Dieu faite à Abraham précédemment : כה יהיה זרעך, « Ainsi sera ta postérité ». Comment le même Dieu qui a promis à Abraham une descendance aussi nombreuse que les étoiles du ciel, pourrait-Il anéantir le seul homme par lequel peut se réaliser cette promesse ? On a beaucoup répété depuis Kierkegaard -un philosophe du XIXème siècle – qu’Abraham avait sacrifié à Dieu sa raison bien plus que son fils en refusant d’essayer de chercher à comprendre la terrible épreuve dont il était victime. Je crois qu’au contraire, le raisonnement d’Abraham a rejoint sa foi et s’est confondu avec elle dans un immense abandon à son Créateur.

Puis le texte poursuit en nous racontant comment Abraham monte avec son fils sur la montagne. Isaac S’inquiète: « Voici le feu et le bois, mais où est l’agneau de l’holocauste ? Abraham ne répond pas : « C’est toi-même 1’agneau » mais il dit : « Dieu choisira Lui-même l’agneau ». Puis il attache son fils Isaac sur le bûcher et s’apprête à l’immoler lorsque Dieu intervient enfin et l’empêche de faire le geste fatal. Après le terrible « suspense » que nous venons de vivre, c’est la détente, le « happy end » -l’heureux dénouement- dont nous parle André Neher à propos de cette épreuve. Mais cet heureux dénouement, le midrash ne peut 1’accepter comme le dernier mot de l’histoire. Tout d’ abord, quel a été le rôle d’Isaac dans ce drame qu’on nomme « 1e sacrifice d’Isaac » ? A-t-il été simplement passif ? Nullement ! A ceux qui voudraient le croire, le midrash cite l’expression « tous deux ensemble » qu’emploie la Bible. C’est d’un commun accord qu’Abraham et Isaac se dirigent vers l’endroit du sacrifice. Et même sans cela, dit le midrash, comment expliquerait-on qu’un vieillard plus que centenaire ait eu la force suffisante pour lier un homme dans toute 1a force de l’âge, puisqu’Isaac n’avait que trente-sept ans, si celui-ci n’y avait consenti ? Isaac était pleinement conscient de ce qui se passait et en cela, son mérite est aussi grand que celui d’Abraham.

 Le drame est terminé, mais le midrash ne peut accepter qu’Abraham n’ait rien dit à Dieu. Au contraire, délivré de l’épreuve, Abraham discute véritablement avec son Créateur. C’est le plus merveilleux dialogue qui se soit jamais établi entre une créature et son Créateur. « Hier, Tu m’as dit, s’étonne Abraham, « Car c’est la postérité d’Isaac qui portera ton nom » ; puis Tu me dis : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac et sacrifie-le ». Et maintenant (que j’ai voulu l’immoler), tu me dis « N’étends pas ta main sur lui ». « Ne te fâche pas, Abraham, répond Dieu, tu n’as pas compris ce que Je t’avais demandé ; Je t’avais dit de placer ton fils sur l’autel pour l’admirer car il est beau, et toi tu veux l’égorger ! » Mais malgré cela, Abraham n’est pas satisfait, il réclame une récompense, non pour lui, mais pour sa descendance : « Maitre de tous les mondes, lorsque Tu m’as demandé de Te sacrifier mon fils,  je n’ai pas hésité, mais j’ai vaincu mes sentiments pour accomplir Ta volonté. Qu’ainsi soit Ta volonté, Seigneur notre Dieu, lorsque les descendants d’Isaac pècheront, rappelle-Toi ce sacrifice et sois-leur miséricordieux ».

 Et Abraham entre ainsi dans notre liturgie quotidienne et des fêtes. Lorsque nous commençons la prière par excellence qu’est la Amida, nous rappelons le nom d’Abraham. Lorsque nous demandons à Dieu le pardon de nos fautes à Rosh-Hashanah, c’est encore d’Abraham que nous nous réclamons.

 Un grand philosophe juif du Moyen-Age – Hasdaï Crescas – perdit son fils assassiné par les hommes de l’Inquisition pour n’avoir pas voulu se convertir au christianisme. Hasdaï Crescas a déclaré : « Tout homme qui élève son fils dans la religion juive le destine à être sacrifié, comme Abraham, en servant Dieu sacrifiait son fils Isaac, car la religion juive est une minorité et elle est persécutée de tous temps. Et il ajoutait : « Mais je ne regrette pas d’avoir élevé mon fils dans cette religion qui, pour être minoritaire, n’en détient pas moins la vérité. Et si je devais recommencer l’éducation d’un fils, je l’élèverais de nouveau dans le judaïsme ». Quelle formidable leçon nous donne ce père juif, à nous, Juifs du XXème siècle, qui souvent avons hésité à éduquer nos enfants dans le judaïsme ou à leur donner un nom juif, à les circoncire à cause des persécutions ! Evidemment, si je m’adresse à vous ce soir dans cette synagogue, c’est que vous n’avez pas suivi cette voie. Fort heureusement l’Union Libérale peut s’enorgueillir de ses cours d’instruction religieuse pour les enfants, et même de ses cours d’hébreu pour les « grands ». Mais nous ne voudrions pas que le judaïsme d’aujourd’hui ne sorte que des grands centres comme Paris, New York ou Cincinnati qui sont les Jérusalem modernes. Nous voulons que l’enseignement soit répandu chez tous les Juifs de la diaspora et d’Israël pour qu’à leur tour, ils puissent le communiquer à toutes les nations de la Terre, réalisant ainsi universellement l’Alliance conclue entre Dieu et Abraham. Amen.

 Daniel Farhi. Sermon « expérimental » prononcé à l’Union Libérale Israélite[1] le 17  novembre 1962[2] et adressé à un groupe d’amis le 6 novembre 2014

 [1] A l’époque, la synagogue de la rue Copernic ne s’appelait pas encore Union Libérale Israélite de France.

[2] Ce type de sermon était appelé « expérimental » car il était fait par des élèves-rabbins de l’Institut International d’ Etudes hébraïques. Votre indulgence est requise car je n’avais que 20 ans (du moins jusqu’au lendemain de cette date) !

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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