Une syllabe en travers de la gorge.

N° 212 – 23 otobre 2014. Gurs, une drôle de syllabe, / Comme un sanglot / qui ne sort pas de la gorge. [Louis Aragon]

À l’occasion du 80ème anniversaire du journal de Mickey, le Figaro.fr, sous la plume de François Menia, a publié le 21 octobre un article intitulé : « Mickey Mouse, une figure de l’innocence au camp de Gurs ». Le journaliste y évoque les dessins de Horst Rosenthal qui, interné à Gurs, a imaginé les aventures de Mickey « face à l’absurdité du régime nazi et de la France de Vichy ».

Un court rappel historique tout d’abord sur ce que fut le camp de Gurs (Pyrénées Atlantiques). Initialement construit par le gouvernement d’Edouard Daladier en avril 1939, il était destiné à accueillir des anciens combattants républicains de la Guerre civile espagnole après la prise de pouvoir par Franco. Puis le même gouvernement y interna au début de la guerre des citoyens étrangers ressortissants des pays en guerre contre la France ainsi que des militants du Parti communiste français favorables au pacte germano-soviétique. – A partir de l’armistice du 22 juin 1940, Gurs devint un camp d’internement mixte pour accueillir des Juifs étrangers capturés et déportés par le régime nazi dans des pays sous son contrôle (Allemagne, Autriche, Belgique, Pays-Bas). Entre 1942 et 1943, 4.000 Juifs furent transférés de Gurs à Drancy, puis déportés à Auschwitz. Se retrouvèrent également à Gurs des apatrides, des Gitans, certains prisonniers de droit commun (prostituées, marché noir, faux papiers, etc.). Environ 64.000 personnes ont été internées à Gurs jusqu’à sa fermeture en 1944. 1.072 y sont mortes et y ont été inhumées dans un cimetière entretenu par l’Allemagne.

C’est dans ce lieu de souffrance, de faim, de froid extrême, de boue quasi-permanente, qu’Horst Rosenthal, juif allemand, émigré d’Allemagne en 1933, fut interné de 1940 à 1942. On doit aux deux auteurs d’un livre à paraître[1] – Joël Kotek et Didier Pasamonik – « Mickey à Gurs », la découverte de nombreuses planches que Horst Rosenthal dessina durant son internement, dans l’une des séries desquelles, il se met en scène sous les traits du célèbre personnage de Walt Disney arrivé en France dès 1934. Sous une forme naïve, il décrit l’horreur à laquelle il a été confronté ainsi que ses coreligionnaires simplement coupables d’être des Juifs allemands. Juifs et Allemands, pensez ! C’était un double crime aux yeux de Vichy. On le leur fit savoir comme il convenait en les parquant dans des conditions extrêmes au milieu de baraquements en bois sans fenêtres, sans eau, sans lits, à même le sol. S’échapper ? Mais comment, au milieu d’une nature hostile, sans papiers, sans connaître la langue du pays ? Pourtant 755 d’entre eux y parvinrent, Juifs et non-juifs.

Comme on peut le voir sur la reproduction ci-contre (que vous ne pourrez découvrir qu’en ouvrant la pièce jointe à cette Lettre hebdomadaire[2]), Horst Rosenthal avait écrit sur la page de couverture de ses planches : « Publié sans autorisation de Walt Disney ». Autre trait sans doute de sa naïveté doublée d’une part de réalisme. Savait-il que le créateur de Mickey fréquentait dans les années 30 des meetings pro-nazis aux Etats-Unis ? Que beaucoup de ses premiers films dans les années 1930 véhiculaient des stéréotypes et références racistes ? Par exemple, dans Les Trois Petits Cochons, le Grand Méchant Loup rôde près des maisons habillé en vendeur ambulant juif. Dans un autre court métrage, l’Opéra, met en scène la souris emblématique, Mickey Mouse, en danseur habillé à la manière d’un juif hassidique. J’avais déjà fait allusion au présumé antisémitisme de Walt Disney dans le n° 168 (décembre 2013) de cette Lettre sous le titre de « Bambi, Walt Disney et les Juifs. » En tout cas, Rosenthal n’a pas pris le risque, même interné politico-racial, de se voir accuser de violation de copyright ! De toute façon, par la « magie » de sa déportation à Auschwitz en 1942, il se mit définitivement à l’abri de tout procès… Et voici ses derniers mots mis dans la bouche de Mickey interné au camp de Gurs : « Mais décidément, l’air des Pyrénées ne me convenait plus du tout. Alors, comme je ne suis qu’un dessin animé, je m’efface d’un coup de gomme… Et hop !! Les gardiens peuvent toujours venir pour me chercher au pays de la L…..é, de l’E…..é, et de la F……..é » (Je parle de l’Amérique !) Mickey. Pcc Horst Rosenthal, camp de Gurs 1942 ».

J’avais écrit une année, à l’occasion de Yom HaShoah, une réflexion autour de la chanson de Charles Trenet, « Douce France », où j’avais expliqué comment, petit à petit, s’était installée en moi une autre géographie de la France où Rivesaltes n’était plus le nom d’un vin doux, mais celui d’un camp d’internement, Pithiviers n’était plus la capitale d’un miel délicieux, mais celle de la douleur des mères à qui l’on arracha leurs enfants avant de les déporter par des convois différents, où Agde, Argelès, Vittel n’étaient plus de beaux lieux de villégiature, mais de souffrance et de désespoir, etc. Jamais je n’aurais imaginé Mickey, le compagnon de notre enfance à tous, le symbole de l’innocence, interné à Gurs, l’un des hauts-lieux de l’internement de dizaines de milliers de malheureux. Pour avoir créé cette parenthèse de pureté et de naïveté au milieu de tant de laideur et de détresse, et avant de partir en fumée dans le ciel de Pologne, puisse le souvenir de Horst Rosenthal, Juif allemand, Juif et Allemand, donc deux fois coupable, être une bénédiction pour tous ceux qui feuillèteront avec amusement et émotion ses planches de vie et d’espérance.

Shabbath Shalom, à tous et à chacun. – Bien amicalement, – Daniel Farhi. [1] «Mickey à Gurs», de Joël Kotek et Didier Pasamonik avec la participation de Tal Bruttmann, éd. Calmann-Lévy. En librairie le 5 novembre 2014. [2] A l’intention des lecteurs de Facebook, il vous faut, pour la recevoir, m’adresser votre adresse mail à danifar@orange.fr, ou, pour cette chronique, vous rendre sur mon blog : http://rabbin-daniel-farhi.com

Rabbin Daniel Farhi

Daniel Farhi, né en 1941 à Paris, est un rabbin d'obédience libérale. Il est le fondateur en 1977 du Mouvement Juif Libéral de France (MJLF). Retraité depuis 2009, il préside actuellement le Centre Culturel Judéo-Espagnol/Al Syete et y enseigne régulièrement. Il a initié en 1991 la lecture publique ininterrompue de 24 heures des Noms des déportés juifs de France durant la Shoah. Il participe régulièrement au dialogue interreligieux entre Juifs, Chrétiens et Musulmans. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : "Au dernier survivant" et "Profession rabbin" (Editions Albin Michel). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre National du Mérite.
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